À l’approche des élections, les candidats peaufinent leur image… mais aussi leur son. Meetings, clips de campagne, vidéos sur les réseaux : les politiques usent et abusent des chansons à succès. Sans toujours demander leur avis aux artistes dont ils utilisent les œuvres. Si ces derniers ont un droit moral sur leur catalogue, la loi comporte malgré tout une faille.
Dans une vidéo diffusée sur TikTok le 29 novembre 2025, le jeune président du Rassemblement national se pavane : Jordan Bardella sirotant un verre de vin ; Jordan Bardella donnant une accolade à Marine Le Pen ; Jordan Bardella devant une foule de supporters agitant des drapeaux tricolores… Avec, en fond sonore, la chanson « Melodrama » de Theodora et Disiz.
Si le choix d’un titre pop et entraînant peut paraître anodin, certains commentaires du post, relayé à plusieurs millions de vues, s’en offusquent : « L’audace de faire ça sur du Theodora. » Pour la chanteuse, immigrée congolaise, clairement située à l’opposé du spectre politique et ayant même participé, en juillet 2024, à un rassemblement d’artistes contre l’extrême droite, c’est la goutte de trop.
« Je ne peux pas comprendre que vous, qui ne me considérerez jamais comme pleinement française, tiriez profit de mon travail pour défendre des positions que je combats. Je ne partagerai jamais vos idées, vos valeurs ni vos projets politiques néfastes, dangereux et profondément méprisants envers des personnes comme moi », réagit-elle, furieuse, sur son compte Instagram quelques semaines plus tard.
Dans son post, elle cite également l’artiste Zaho de Sagazan, qui s’est insurgée, elle aussi, contre l’utilisation sans son accord, en juillet 2025, de son morceau « la Symphonie des éclairs » par le président Emmanuel Macron : « N’utilisez pas les mots des artistes si vous n’agissez pas pour les vies qu’ils défendent. » La chanteuse avait notamment pointé du doigt son inaction vis-à-vis du conflit à Gaza.
« Capter le capital sympathie »
La récupération politique de la musique à des fins de communication ne date pas d’aujourd’hui. Si le phénomène s’est toutefois amplifié avec les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, il concerne aussi les playlists de meetings de campagne. Certains titres sont ainsi presque érigés en slogans politiques sans égard pour leur auteur. Comme la chanson « YMCA » des Village People, hymne gay des années 1970, utilisée par le président états-unien Donald Trump, alors même que celui-ci multiplie les attaques contre les droits des personnes LGBT +.
Pour Thibault Jeandemange, docteur en science politique et auteur de nombreux travaux sur la musique en politique : « Depuis les années 1980, il y a de plus en plus de musique dans les clips de campagne. Dans une époque où règne l’entrepreneuriat de soi (selon l’expression de Michel Foucault), où la politique se joue sur l’image, accoler celle-ci à un morceau apprécié permet de capter le capital sympathie qui lui est associé. »
Le choix des titres répond ainsi à une stratégie précise. « La portée est d’abord symbolique, qu’il s’agisse de l’image de l’artiste choisi ou de la musique utilisée : ce qu’elle représente dans l’imaginaire collectif, ses paroles, son rythme, le fait qu’elle soit plutôt dansante ou contemplative, qu’elle véhicule des valeurs traditionnelles ou modernes. »
Il faut aussi prendre en compte une dimension sociologique : « Les politiques vont utiliser tel ou tel artiste pour s’adresser à un électorat qui l’écoute, pour partager un commun. » Ainsi, l’utilisation par Jacques Chirac, en 2002, du morceau « One More Time » des Daft Punk n’est pas anodine, explique Thibault Jeandemange. « À l’époque, le groupe d’électro, fer de lance de la French Touch, cartonnait. Cela permettait de cibler un public plus jeune. » Sachant qu’à l’élection précédente, en 1995, le président avait déjà séduit l’électorat des 18 à 24 ans.
Se protéger de la récupération
Le problème, c’est que les artistes peuvent se retrouver associés à ces stratégies sans avoir donné leur accord, ni même avoir été informés. En France, ces questions sont régies par le Code de la propriété intellectuelle. Maître Lucie Quéméré, avocate spécialisée en droit de la propriété intellectuelle, distingue deux situations : la diffusion de la musique à l’occasion d’un événement politique, ou son utilisation dans un clip.
Dans le premier cas, la plupart des artistes professionnels ont donné un mandat à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) pour l’exploitation de leurs droits patrimoniaux. Ainsi, « lorsqu’un parti politique souhaite diffuser de la musique lors d’un événement, il est censé passer par la Sacem pour demander une autorisation de diffusion ».
Autrement dit, c’est elle qui gère ce type d’autorisation, et l’artiste n’a pas vraiment son mot à dire. Toutefois, il peut agir sur son droit moral et s’opposer à la diffusion de son œuvre si celle-ci porte atteinte à son honneur ou va à l’encontre de ses valeurs. Le droit moral est personnel – il appartient à l’artiste – et inaliénable : il ne peut pas être cédé.
En 2002, les Daft Punk, fermement opposés à l’instrumentalisation de leur titre, avaient ainsi menacé l’équipe de Jacques Chirac d’engager des poursuites si le candidat continuait à utiliser « One More Time » pour sa campagne, en vertu de leur droit moral.
Dans le cas d’un clip de campagne, la procédure est différente. « Il ne suffit pas de demander à la Sacem : il faut conclure un contrat de cession de droits avec l’artiste, son producteur et les ayants droit », précise l’avocate. C’est exactement la même démarche que pour l’utilisation d’une musique dans un film ou une publicité.
Alors, Jordan Bardella avait-il l’autorisation de Theodora pour publier sa vidéo ? Évidemment pas. Mais à l’ère des réseaux sociaux, une faille juridique semble s’être créée. Pour les vidéos de promotion diffusées sur les plateformes – distinctes des clips de campagne officiels –, l’utilisation de la musique est régie par les plateformes elles-mêmes.
« On peut utiliser sur TikTok des musiques connues, parce qu’il existe des accords entre les plateformes et la Sacem, qui prévoient une mise à disposition du répertoire et une redistribution financière aux artistes », explique Maître Quéméré.
Ainsi, un parti politique peut utiliser une musique librement accessible sur une plateforme, dans le respect des droits patrimoniaux de l’œuvre. Mais il pourra toujours être attaqué par l’artiste pour atteinte à son droit moral en cas de désaccord.
Quel impact sur le vote ?
« La plupart des affaires de ce type se règlent à l’amiable », abonde Pierre Lautier, avocat spécialisé en droits d’auteur. Les artistes envoient une lettre de mise en demeure au parti politique, assortie d’une demande de réparation financière. Souvent, les partis préfèrent payer afin d’éviter un préjudice d’image et de réputation.
Mais cette réaction a posteriori n’empêche pas certaines vidéos d’atteindre des millions de vues et d’avoir un impact considérable en termes de communication. Thibault Jeandemange, qui a mené une enquête auprès des communicants politiques, reste prudent : « Il serait difficile d’affirmer que la musique produit un effet direct sur le vote ou l’adhésion à un programme politique. La plupart des gens se moquent du morceau diffusé en fond de clip ou de meeting. » Reste toutefois des influences plus pernicieuses : certains responsables politiques peuvent paraître moins extrêmes ou plus accessibles parce qu’on écoute la même musique qu’eux.
Les artistes ont donc tout intérêt à continuer à se mobiliser contre l’utilisation abusive de leurs œuvres pour promouvoir des idéologies qu’ils désapprouvent. Mais surtout, il incombe au public de rester vigilant et de bien séparer le discours politique de la playlist.
« En droit français, un artiste peut faire valoir qu’il n’avait pas prévu d’être associé à une idéologie politique ou qu’un groupe politique, avec logo et acronyme déposés, est comme une marque, qui doit demander l’autorisation pour associer une musique à une tablette de chocolat ou un lave-vaisselle », indique à l’AFP Pierre Lautier, avocat spécialisé en droit d’auteur.