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Juan Pinilla, chanteur (« cantaor ») flamenco : “comunista” !

Il est l’une des plus fortes voix du flamenco actuel... cantaor, journaliste, intello, chercheur... des textes de feu, les veines qui éclatent, les poings qui se serrent à en saigner, de colère, de rébellion, de douleur, et une voix, une voix en état de grâce, qui vous prend aux neurones, au corps, à la testostérone, à l’adrénaline, aux instincts... les meilleurs, à la raison, aux zones obscures de la jouissance...

J’ai connu Juan à travers les luttes du Syndicat andalou des travailleurs, à Somonte, à Marinaleda... Il se bat pour que la terre devienne un bien commun et contre la vaste entreprise de dépolitisation de la société,  donc du flamenco. L’histoire des Gitans reste une histoire de persécutions, de soumissions imposées par la répression, l’exclusion, l’expulsion, par les charognards de toujours... Faire sortir le flamenco de l’histoire, le lisser, l’épurer, évacuer sa dimension d’engagement social, même non explicite, c’est le formater, le « mondialiser », pour mieux le neutraliser, le folkloriser et le vendre.

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La mode aujourd’hui consiste à le confondre avec la sévillane (souvent de la daube, pardon pour la daube) et la rumba catalane, qui relèvent du folklore et pas du « hondo », pas de la transcendance, de la noirceur, de la vibration tellurique, du chant profond. Toujours prêt à rompre, à casser, pour mieux renaître. Les Andalous, Gitans et non Gitans, ont souffert et souffrent encore de la stigmatisation, des clichés racistes, du taux de chômage le plus élevé d’Espagne, de la domination de la grande propriété, de la réforme agraire toujours objet de luttes homériques, de morts, de résistances vitales (et renvoyée à plus tard par les socialistes aussi bien que par les néo-franquistes), de la violence des inégalités, de l’humiliation et du combat de dizaines de milliers de « jornaleros », d’ouvriers agricoles, de sans terre...

C’est dans ce contexte qu’est né et a grandi ce chant d’en bas méprisé par les classes dominantes, jusqu’à sa dignification, dans les années 1920, par Manuel de Falla, Garcia Lorca et les poètes de la Guerre d’Espagne... Il n’est pas plus « à gauche » que d’autres formes d’art... même si sa dimension populaire le fait pencher plutôt du côté des progressistes. Il ne saurait être instrumentalisé par quiconque ni se substituer aux partis politiques. Engagé, oui, mais partiellement, musicalement, plus ou moins selon les époques (encéphalogramme assez plat actuellement), engagé, pas le doigt sur la couture du pantalon...

Dans les années 1930, de grands « maestros » et « maestras » prirent fait et cause pour la République et les Républicains, pour les antifascistes : Manuel Vallejo, Chato de las Ventas, Corruco de Algésiras , Guerrita, Angelillo, Canalejas de Puerto Real, Juanito Valderama, la Niña de los Peines... Puis retomba le halo noir, l’ostracisme contre le déchirement de ce chant, plébéien, la contagion de la guitare, la plasticité érotisante de la danse...

Durant le franquisme finissant et la « transition », des « cantaores », la plupart communistes, jouèrent un rôle politique de premier plan, sans rien céder sur la qualité « del arte ». Il faudra un jour rendre hommage à José Menese et Manuel Gerena, tous deux censurés, arrêtés, emprisonnés, tabassés, des centaines de fois, à Paco Moyano (qui fut torturé), au libertaire El Cabrero, au Lebrijano, à Carmen Linares, à l’incommensurable Enrique Morente, au « bailaor » communiste Antonio Gades, pionnier, sublime, qui adorait Cuba (je me souviens de son « taconeao » fou, en plein vol, dans un I.62 soviétique de « Cubana de Aviacion, avec Cristina Hoyos). Gades figurait en tête sur la liste des « à fusiller » lors de la tentative de « golpe » de Tejero. Le flamenco est toujours subversif, même lorsqu’il crie l’amour de la femme, de la Vierge, la quotidienneté...

C’est de ce terreau que se nourrit l’atypique Juan Pinilla, invité des « Nuits Atypiques » de Langon. Vraiment atypiques. Qui métissent, qui mezclagnent, qui enchantent les écorchés vifs et dérangent quelques élus nostalgiques du vichysme.

Jean Ortiz, publié dans l'Humanité

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